L'Etat informationnel
Entretien avec Jacob Siegel
Le texte qui suit est le verbatim de mon entretien avec Jacob Siegel au sujet de son remarquable livre, qui sort le 24 mars, L’État informationnel : la politique à l’ère du contrôle total.
Jacon Siegel n’est pas un complet inconnu pour les lecteurs des chroniques égrégoriennes, dans la mesure où j’ai traduit et publié l’article intitulé Un guide pour comprendre la guerre de l’information, Treize façons de comprendre la contre-désinformation, dont le livre dont nous débattons dans l’entretien est la version longue. Comme je l’indiquais en introduction de cet article, ce texte était considéré comme la chose la plus importante écrite sur le sujet de la désinformation. Et le livre maintient non seulement la qualité de l’article, mais la dépasse même, en formulant un récit extrêmement bien documenté et très cohérent concernant une nouvelle façon de gouverner, une nouvelle gouvernementalité pour reprendre l’expression de Foucault.
L’entretien était d’autant plus marquant qu’il a été enregistré le 5 mars, quelques jours après le début du conflit entre Israël, les Etats Unis et l’Iran et que Jacob Siegel, qui aurait en principe du se trouver aux Etats Unis, était en fait a Tel Aviv, cloue au sol en raison du début des hostilités.
Je remercie d’autant plus chaleureusement Jacob Siegel pour l’immense faveur qu’il m’a faite en m’accordant cet entretien dans ces conditions si particulières et prie pour lui et les millions d’hommes et de femmes dont l’existence est bouleversée par ce conflit d’une particulière âpreté et gravité.
Renaud Beauchard
Bonjour aux auditeurs de Tocsin, Tocsin+, j’ai aujourd’hui un invité très spécial, qui vient d’un endroit très spécial également. Mon invité est Jacob Siegel, qui est un ancien officier d’infanterie et du renseignement de l’armée, ayant servi en Irak et en Afghanistan. Il est aussi un ancien rédacteur de Tablet Magazine et il a écrit des tribunes et articles dans des revues comme UnHerd. J’ai découvert Jacob il y a 3 ans lorsqu’il a publié un article très, très important. Un article particulièrement éclairant, dans Tablet Magazine, intitulé « A Guide to Understanding the Hoax of the Century, 13 Ways of Looking at Disinformation » Guide pour comprendre le canular du siècle : 13 façons d’aborder la désinformation).
Et j’ai d’ailleurs publié le texte traduit en français sur mon Substack. Cela a été un grand plaisir de traduire cet article très important. Et aujourd’hui, je suis très heureux de le recevoir, parce qu’il a en fait développé cet article et l’a transformé en un livre, The Information State, Politics in the Age of Total Control qui est remarquable. Et j’ai mentionné qu’il se trouvait dans un endroit spécial. Jacob a la double nationalité, il est américain et israélien, et il est actuellement à Tel-Aviv. Jacob, tout d’abord, bonjour, et merci d’être avec nous. Et peut-être pouvez-vous commencer par nous dire quelle est votre situation actuelle ?
Jacob Siegel
Merci de m’avoir invité, c’est un plaisir d’être là. La situation en ce moment, c’est que nous faisons constamment des aller-retours dans les abris anti-bombes lorsqu’il y a des missiles ou des drones entrants, mais là où je suis, il y a eu très peu d’impacts ; l’efficacité des missiles lancés contre Israël est assez faible en ce moment, et le volume diminue après chaque jour de guerre. Donc moins il y a de missiles lancés, en particulier lorsqu’il s’agit de missiles de type standard -- les drones étant en général encore plus faciles à intercepter — moins il y a d’occasions de percer les défenses israéliennes, le Dôme de fer et les systèmes associés dont tout le monde a probablement entendu parler. Donc, vous savez, c’est assez perturbant, mais cela n’a pas provoqué énormément de destructions en Israël.
Renaud Beauchard
Donc vous êtes en sécurité. Nous pourrions cependant être interrompus, d’après ce que vous me disiez, vous alliez peut-être devoir vous abriter.
Jacob Siegel
C’est possible oui, cela arrive à une certaine fréquence, mais j’espère que nous pourrons continuer sans problème.
Renaud Beauchard
Je compatis avec ce que vous vivez. Cela doit être absolument terrifiant, et j’espère que tout se passera bien pour vous. Nous reviendrons sur la situation au fur et à mesure que nous avancerons dans la discussion. Mais je voulais peut-être commencer par une question très simple : qu’est-ce que l’État informationnel, et qu’est-ce qu’il remplace ?
Jacob Siegel
En fait, l’État informationnel décrit une forme de gouvernement, une forme de médium politique à travers lequel les gouvernements et les pouvoirs dirigeants exercent un contrôle sur les citoyens d’une entité politique donnée. Donc c’est ce que j’entends par État informationnel, et ce qu’il remplace, ce sont les formes antérieures de gouvernement. Dans le cas des États-Unis et d’une grande partie de l’Europe occidentale, ce qu’il remplace, c’est une certaine variété de démocratie constitutionnelle représentative ou de démocratie libérale. Ce que je veux dire par là, c’est que si, dans les systèmes précédents, ces formes de démocratie constitutionnelle ou libérale représentative, la relation entre le gouvernement et les citoyens était médiatisée par un certain ensemble de procédures et d’institutions — donc des lois, des organes formels comme un parlement ou un congrès, le pouvoir du vote, etc. — ce sont ces mécanismes qui régissaient la relation entre l’État et ses citoyens, et qui régulaient aussi la manière dont les lois étaient adoptées, les politiques élaborées, etc. Tout cela passait par ces organes formels qui étaient légitimés par un certain processus de représentation. Mais c’était l’ancien système.
Ce qui l’a remplacé, c’est une sorte de médium numérique englobant, dans lequel le pouvoir ne circule pas à travers des contrats explicites ou des organes visibles comme un parlement ou un congrès. En leur lieu et place, le pouvoir circule à travers des formes invisibles d’infrastructure numérique, comme les algorithmes qui dictent essentiellement quelles informations vous pouvez et ne pouvez pas voir sur les plateformes de réseaux sociaux. Donc ce que je dis ici, ma thèse, c’est que cela représente quelque chose de plus qu’un simple exercice du pouvoir de la censure. Au cours des cinq dernières années, nous avons assisté à la montée d’une obsession vis-à-vis de la désinformation au cours duquel il y a eu cet effort considérable pour censurer les opinions et croyances politiques des gens en ligne. Nous en avons tous été témoins, qu’il s’agisse du discours de haine ou des soi-disant partis populistes, etc. Il ne s’agit pas simplement d’n phénomène de censure hyper-agressive. Ce a quoi nous assistons est en réalité une transformation plus profonde des fondements du gouvernement et de la société politique. Et il serait naïf de croire que cet épisode est refermé.
Renaud Beauchard
Eh bien, c’est un peu ce que Foucault appelait la gouvernementalité. C’est en fait la manière dont le gouvernement se pense lui-même, et la manière dont nous faisons l’expérience de l’action du gouvernement. Mais d’après ce que je comprends, c’est un long processus, le passage de la démocratie libérale, qui fonctionne par le consentement, à l’État informationnel, qui fonctionne essentiellement à travers des signaux électroniques, en gros. Mais il y a une dimension de classe associée à ce processus, et il me semble que vous situez l’origine de l’État informationnel assez loin dans l’histoire américaine, autour de la Première Guerre mondiale et de l’Ère progressiste, avec des gens comme Walter Lippmann, lequel est très présent dans l’œuvre de Christopher Lasch, qui a beaucoup écrit précisément sur cette époque et sur Lippmann en particulier. Donc pouvez-vous nous en dire plus sur ce qui vous fait affirmer que c’est là l’origine de l’État informationnel ?
Jacob Siegel
En bref, le progressisme, tel qu’il a émergé en Amérique à la fin du XIXe siècle puis au début du XXe siècle, était une sorte d’approche technocratique de la politique fondée sur l’idée que les sociétés modernes étaient devenues trop complexes, trop abstraites pour que ce que les progressistes considéraient comme une démocratie populaire puisse encore être une manière efficace de gouverner ces sociétés. Donc, en d’autres termes, dans une société industrielle moderne, telle qu’elle existait à la fin de l’ère industrielle et au tournant du XXe siècle, on ne pouvait plus faire confiance aux électeurs, on ne pouvait plus faire confiance aux citoyens ordinaires pour administrer les machines avancées de ces sociétés. Et cela signifiait deux choses.
Premièrement, cela signifiait qu’il fallait une classe d’experts dont le travail serait de diriger la société. Et désormais, au lieu de l’idéal d’autogouvernement, qui était l’idéal américain — que les citoyens soient impliqués dans les affaires de leur propre gouvernement, qu’ils soient activement impliqués dans la manière dont leur gouvernement fonctionne, et non simplement dans la ratification de choses imaginées par des politiciens et des législateurs éloignés, mais qu’ils participent plus activement à la forme de leur propre société — c’est la célèbre idée de Tocqueville sur le fonctionnement de la démocratie américaine. C’est ce genre de processus lent, ascendant, où les institutions civiques se construisent les unes sur les autres, avec des associations volontaires ; cela est remplacé par cette nouvelle vision d’une administration par les experts. Et cela se produit vraiment pendant l’Ère progressiste, et cela se produit pour une raison légitime.
Je veux dire qu’il faut comprendre — et j’essaie de le détailler, j’espère de manière équitable, à propos de certaines de ces personnes que je critique dans mon livre The Information State : Politics in the Age of Total Control (L’État informationnel : la politique à l’ère du contrôle total) — j’essaie d’être juste envers ces figures progressistes, parce que ce à quoi elles étaient confrontées à l’époque, je pense, était une sorte de crise légitime de la société industrielle. Or leur réponse à cette crise de la société industrielle fut de dire que la souveraineté devait être retirée des mains des citoyens ordinaires et confiée à des experts. Mais la crise qu’ils décrivaient — qui se manifestait, vous savez, par des émeutes de masse dans certains cas, par des troubles sociaux de masse — était réelle. Cela se produisait. La pauvreté de masse. C’était réel. Et donc une partie de la solution fut une administration dirigée par des experts.
Une autre partie de la solution fut les technologies avancées de l’information, parce que l’idée était que plus une société devient complexe, plus il devient nécessaire d’en discipliner les différentes parties à travers des technologies de l’information capables de contrôler ces processus complexes et de les rationaliser. Ainsi, au lieu de l’idée tocquevillienne selon laquelle une société est une sorte de processus organique d’auto-développement, on obtient l’idée opposée, selon laquelle la société est un sujet qui doit être rationalisé et contrôlé d’en haut par des administrateurs. C’est donc à travers cette convergence entre, d’une part, le gouvernement technocratique progressiste, et d’autre part l’avancée des technologies de l’information comme moyen de discipliner et de rationaliser les différents processus compliqués de la société industrielle, que l’on obtient les premiers prototypes de l’État informationnel. Et enfin, cela culmine aux États-Unis pendant la Première Guerre mondiale, avec ce système très avancé de censure, de propagande gouvernementale, et le premier bureau officiel de propagande aux États-Unis, appelé le Comité sur l’information publique. Créé par Woodrow Wilson, il était dirigé par un progressiste nommé George Creel, dans le but de discipliner l’opinion publique américaine derrière l’effort de guerre, qui était impopulaire et divisait la population. Il s’agit donc d’un usage de ces nouvelles technologies de communication de masse, comme la radio et le cinéma, pour créer une nouvelle forme de contrôle de l’opinion de masse.
Renaud Beauchard
Oui, vous mentionnez Tocqueville plusieurs fois. Cela m’a frappé lorsque je lisais votre livre. Je pense que, d’une certaine façon, Lippmann et Wilson voyaient la démocratie de la bonne manière, comme Tocqueville la voyait au XIXe siècle. Quand Tocqueville définit la démocratie, c’est une définition sociologique de la démocratie. Ce n’est pas un système caractérisé par des élections libres. C’est une manière de vivre. Et je pense que ce que des gens comme Wilson et Lippmann ont vu, c’est qu’il n’était pas possible, face aux défis de l’urbanisation et de l’industrialisation, de maintenir cette même manière de vivre, et qu’il fallait vraiment, comme vous le disiez, davantage une sorte de démocratie gérée, une approche descendante, pour permettre à la population de s’adapter à la nouvelle société que l’industrialisation avait créée. Mais ensuite, il y a un autre saut en avant dans cette direction. Votre livre étant rédigé chronologiquement, ce saut en avant, c’est le moment juste après la Seconde Guerre mondiale, où soudain il y a cette fois un bond majeur dans la technologie de l’information. C’est l’ère de la cybernétique. Donc pouvez-vous nous en dire plus sur le rôle que joue cette époque dans ce récit de l’État informationnel ?
Jacob Siegel
Oui, c’est la naissance de l’ordinateur. L’ordinateur tel que nous le connaissons aujourd’hui naît de la Seconde Guerre mondiale — l’ordinateur numérique, parce que, qu’on le croie ou non, il y a aussi eu des ordinateurs analogiques, au début, des ordinateurs à tubes à vide et diverses sortes d’ordinateurs analogiques. Et ce qui se produit pendant la Seconde Guerre mondiale, c’est une avancée rapide dans la puissance des technologies numériques, à la fois des ordinateurs tels que nous les comprenons aujourd’hui, et aussi des technologies radar. Ce que l’on obtient à travers l’effort de guerre, et en particulier à travers l’effort visant à mettre au point des processus automatisés de défense antiaérienne — c’est-à-dire automatiser l’antiaérien essentiellement pour faire face au problème de l’aviation allemande, en automatisant ces processus par une combinaison d’ordinateurs numériques et de radars — avec ça, ce sont les premières technologies cybernétiques qui sont développées. C’est un terme forgé par Norbert Wiener, qui est le père de la cybernétique, et qui a lui aussi travaillé sur ce problème précis, le problème de l’antiaérien, pendant la Seconde Guerre mondiale. Donc il n’était pas seulement un théoricien. Norbert Wiener était impliqué dans l’effort militaire américain.
L’effet que cela a eu a été d’introduire la possibilité d’un système de rétroaction auto-gouverné par la technologie numérique. En d’autres termes, vous avez un canon antiaérien connecté à un radar. Le radar verrouille une cible, qui est un avion allemand dans ce cas. En verrouillant la cible, le radar ajuste automatiquement le canon. Le canon tire ; si le canon rate, le système a un moyen de détecter le fait qu’il a raté, et cet échec, à travers ce processus de rétroaction, ajuste alors automatiquement à nouveau le canon. Cela introduit donc la possibilité qu’il existe une manière d’agir dans le monde indépendamment de la conscience ou de la volonté humaines, à travers des systèmes entièrement automatisés. C’est le grand saut de la cybernétique, et tout cela repose sur la prémisse que si vous pouvez connecter suffisamment de données provenant du monde extérieur et les numériser, les injecter dans des ordinateurs numériques, vous pouvez utiliser ces systèmes informatiques numériques pour exercer un contrôle sur le monde physique, parce qu’à présent vous avez converti le monde physique en une sorte de traduction de données, et les ordinateurs peuvent désormais contrôler le monde physique.
C’est un bond énorme qui se produit à la fois grâce au matériel développé pendant la Seconde Guerre mondiale — la technologie radar, les premiers ordinateurs numériques, qui sont construits en partie, et en grande partie, pour résoudre les problèmes mathématiques nécessaires à la conduite des premiers essais nucléaires. J’entre dans le détail dans le livre : le deuxième ordinateur numérique jamais construit aux États-Unis l’est dans le but exprès de tester la bombe H. Donc vous avez cet énorme progrès de l’informatisation. Et en même temps, vous avez cette nouvelle théorie globale, la cybernétique, qui propose que… Si Darwin a prétendument montré que l’homme n’était qu’une autre sorte d’animal, alors maintenant la cybernétique montre que l’homme et l’animal ne sont tous deux que des éléments de systèmes-machines plus vastes, de systèmes de rétroaction gouvernés par la communication, qui est le terme utilisé par Norbert Wiener pour désigner le flux de données au sein du système, et il appelle cela des servomécanismes. Donc ce n’est pas seulement que l’homme est simplement une autre sorte d’animal. C’est que l’homme et l’animal sont tous deux en réalité simplement des éléments dans ce genre de systèmes-machines auto-gouvernés. Et cette idée, qui devient très influente au sein de l’appareil de défense américain, donne naissance à toute une vision du monde fondée sur la prémisse que, avec des outils suffisamment puissants pour capter des données sur le monde extérieur et traiter ces données, il existe une capacité pratiquement illimitée de maîtrise de l’univers physique grâce aux machines numériques.
Renaud Beauchard
Oui, et ensuite il y a encore une autre étape. Je dirais que les années 40 et 50 sont le moment où beaucoup de choses sont écrites sur la cybernétique. Il y a énormément de littérature à l’époque sur la cybernétique. C’est aussi le moment où l’on commence à voir naître, les premiers romans de Philip K. Dick. Philip K. Dick est assez présent dans votre livre. Mais ensuite, il y a une étape absolument essentielle dans votre État informationnel, et c’est le Vietnam. Le Vietnam et la contre-insurrection. Le livre est absolument fascinant, en particulier à ce moment-là. Par exemple, je ne connaissais pas les techniques Simulmatics de Kennedy ; donc beaucoup de choses se passent à ce moment-là. 1962 est l’année de naissance de la DARPA, la Defense Advanced Research Projects Agency. Elle s’appelait ARPA à l’époque. Donc pouvez-vous nous dire ce qui se passe autour du domaine de la contre-insurrection à ce moment-là, qui est si important dans votre thèse ?
Jacob Siegel
Oui, vous avez mentionné la DARPA, ou l’ARPA comme on l’appelait à l’époque, qui était cette sorte de laboratoire de réflexion, de start-up du département de la Défense, assez sauvage, chargé de tester des idées vraiment extravagantes, très audacieuses, pour produire de nouvelles technologies qui maintiendraient la suprématie américaine sur le champ de bataille. Cette organisation, qui a mis au point un grand nombre de technologies révolutionnaires, comme le GPS, les satellites mondiaux, des prototypes de technologies de drones, l’AR-15, qui est devenu le M-16, qui est toujours le fusil standard de l’armée américaine — la DARPA a conçu tout cela. Mais plus précisément pour mon livre, la DARPA a aussi essentiellement inventé Internet, parce que la première version du système d’information en réseau, qui est maintenant Internet, était l’ARPANET, et l’ARPANET était un produit direct de la même pensée inspirée par la cybernétique qui était au cœur de la philosophie de la contre-insurrection développée en particulier par l’ARPA, mais aussi par d’autres éléments de l’armée américaine et de l’appareil de défense. Et c’est crucial, parce que cela montre que l’Internet lui-même a été à l’origine développé comme une technologie de l’information — ou pardon, comme une technologie militaire, et que cette technologie militaire était spécifiquement liée à la forme de guerre connue sous le nom de contre-insurrection, qui est une guerre centrée sur les populations, comme on dit aujourd’hui.
Une partie de la façon dont je me suis intéressé à tout cela, c’est que je l’ai moi-même rencontré en tant qu’officier de l’armée américaine, lorsque j’étais en Afghanistan en particulier. Je ne faisais pas autant de travail de renseignement en Irak, j’ai eu une expérience différente en Irak, mais en Afghanistan, je voyais en quelque sorte ces systèmes cybernétiques tout autour de moi dans leur application contre-insurrectionnelle en particulier. J’ai commencé à réfléchir à cela, et en remontant le fil, cela m’a conduit à cette guerre américaine antérieure qui, comme j’avais pu le voir en Afghanistan, était au Vietnam. Pourtant, vous savez, la mythologie populaire du Vietnam s’était concentrée sur ces scènes de bataille intense entre de simples soldats américains et les insurgés vietcongs. La vérité sur la guerre du Vietnam est assez différente. La guerre du Vietnam a été la première guerre technocratique de l’histoire américaine. Elle a été dirigée par des technocrates nommés par Kennedy, choisis et nommés précisément parce qu’ils étaient supposés avoir accès à une pensée supérieure, plus rationnelle, fondée sur les systèmes. Et cela était omniprésent dans l’approche de Kennedy vis-à-vis de la guerre, en particulier l’idée que la guerre du Vietnam allait être rationalisée, qu’elle n’allait pas être chaotique ni dictée par les commandants sur le terrain, mais qu’elle allait être analysée, passée à travers, vous savez, essentiellement, de premiers proto-algorithmes de sorte que toutes les données puissent être centralisées et analysées, etc.
Donc cela a vraiment été crucial dans la façon dont les echelons supérieurs du département de la Défense et de l’administration Kennedy pensaient la guerre. Et l’ARPANET, qui encore une fois est le précurseur primitif d’Internet, est né précisément de cette volonté de collecter et de centraliser l’information, en partie spécifiquement pour faire face aux contre-insurrections. Et pour aller un peu plus loin, l’idée ici était que, contrairement aux formes précédentes de guerre qui se concentraient sur la domination des forces militaires ennemies, dans la contre-insurrection, le renseignement ne se concentrerait plus tant sur les forces militaires ennemies. Désormais, il se concentrerait sur la population civile, qui était considérée comme détenant la clé de la victoire dans une guerre de contre-insurrection. Et donc les technologies de l’information construites pour gagner ce type de guerre étaient souvent axées sur la collecte d’un maximum d’informations possible sur les populations civiles, afin que ces données puissent être injectées dans des systèmes capables ensuite de prédire d’où pourrait venir un insurgé, ou à quel moment des changements dans l’opinion publique au sein d’un groupe démographique particulier pourraient indiquer une propension à, vous savez, l’hostilité envers les forces américaines, ce genre de choses. Ainsi, le système de surveillance de masse qui nous est devenu familier au cours de la dernière décennie a vraiment été préfiguré et prototypé au Vietnam.
Renaud Beauchard
Je pense que c’est un point extrêmement important que vous venez de mentionner, parce qu’il y a cette idée dans la contre-insurrection, qui illustre vraiment la technocratie progressiste, selon laquelle il faut gagner les cœurs de la population civile ; la guerre se gagne en gagnant le cœur de la population que l’on combat avec notre armée. Et puis il y a cet autre aspect, qui est celui des bureaucraties secrètes de sécurité nationale qui veulent en réalité capter autant de données que possible, pour une importance stratégique. Ces deux forces commencent à fusionner et le Vietnam est vraiment le moment où l’on commence à voir s’opérer cette fusion de ces deux forces. Puis il y a un moment étrange, parce qu’ensuite, d’une certaine façon, la guerre du Vietnam est aussi le moment où l’on commence à avoir beaucoup de littérature philosophique sur la technologie. C’est l’époque de Marshall McLuhan, ou Jacques Ellul que vous mentionnez beaucoup dans votre livre — et c’est aussi le moment où l’on commence à voir apparaitre des mouvements de hippies techno-futuristes qui glorifient la technologie. Il y a donc ce constant équilibre entre des forces progressistes qui valorisent la technologie pour elle-même en dépeignant une image embellie de l’humanité, et ceux qui disent en gros que cela mènera à notre perte. Mais ce qui se passe étrangement, c’est qu’ensuite les forces de la cybernétique et de la technocratie sont en quelque sorte invisibilisées pendant quelques décennies, jusqu’à un autre moment important, qui est la guerre mondiale contre le terrorisme. Que se passe-t-il à ce moment-là qui fait que la prise de conscience de l’existence de ces forces revient sur le devant de la scène ?
Jacob Siegel
Oui, c’est un phénomène très foucaldien que vous décrivez, où la pensée cybernétique et technocratique triomphent en quelque sorte en devenant invisibles. Au lieu d’être le sujet du discours politique, cela devient le médium à travers lequel le discours politique a lieu, et cela se retire à l’arrière-plan pendant des décennies. Et ce sont en réalité au cœur des décennies qui commencent au milieu des années 1970 et vont jusqu’à la fin des années 1990, où naissent les origines de l’idéologie libertarienne de la Silicon Valley. C’est là qu’est né le mythe de la Silicon Valley comme étant un repaire de hackers, de rebelles et d’individualistes purs. Or, bien sûr, la vérité est que la Silicon Valley trouve son origine dans un centre de recherche militaire financé de manière intensive, qui existe directement comme produit d’énormes investissements en capital du gouvernement américain. C’est cela qui donne naissance à la Silicon Valley au départ, en particulier à travers ce croisement entre des technologies comme le radar et les micro-ondes, qui ont commencé dans le même milieu de contrôle aérien que celui dans lequel Norbert Wiener était engagé pendant la Seconde Guerre mondiale.
Mais ensuite tout cela commence à se retirer. Tout ce soutien de l’État militaire commence à disparaître du tableau et à partir des années 1970, on voit le secteur privé prendre le relais, le capital privé arriver, la nature de l’industrie se réduire. Donc au lieu de ces énormes ordinateurs centraux qui affichaient en quelque sorte leurs liens avec le gouvernement — vous savez, physiquement parlant, le symbole de l’ordinateur jusque vers le milieu des années 1960, c’est un énorme ordinateur central qui, par sa simple présence physique, suggère la puissance de l’État — mais ensuite, dans les années 1970, on voit les débuts de l’ordinateur personnel, de l’ordinateur de bureau, et tout à coup l’implication de l’État commence à se retirer, et vous observez une symbolique différente, un mythe différent qui prend le dessus, qui est encore une fois celui du garage comme lieu de création, de la start-up, du libertarien, et ces deux choses sont vraies. Je ne veux pas suggérer qu’il s’agit purement d’une sorte de ruse orchestrée où tous les éléments issus des garages de la Silicon Valley seraient une sorte de manipulation consciente. Les deux sont vraies, mais dans le processus par lequel un mythe est établi, une partie cruciale de l’arrière-plan est éclipsée. Et nous nous retrouvons ainsi avec seulement une image partielle de la vérité. Ou une entreprise comme Apple devient anti-gouvernement, totalement, radicalement libertarienne dans sa sensibilité. La vérité est que le libertarianisme d’une entreprise comme Apple a été construit sur la base du complexe militaro-industriel, essentiellement. On peut penser que c’est une bonne chose, on peut penser que c’est une mauvaise chose. L’important est que la technologie n’existerait pas sans cela. Donc je ne dis pas cela pour porter un jugement dans un sens ou dans l’autre. Je pense simplement qu’il est important de remettre l’histoire dans le bon sens.
Donc la nouvelle image qui émerge, c’est celle du personnel, du privé, du petit ordinateur, antiétatique dans son orientation, donnant du pouvoir à l’individu. Et c’est cette image que nous avons, ainsi que celle de l’Internet en expansion, parce que l’ARPANET vend essentiellement sa partie non militaire, le premier système d’Internet ; mais il conserve la partie sécurisée, qui devient quelque chose appelé Milnet, puis il confie d’abord la partie commerciale comme centre de recherche à une autre agence gouvernementale pour ensuite finalement tout privatiser. Ainsi, au milieu des années 1990, vous avez des ordinateurs personnels, vous avez le mythe de la Silicon Valley comme refuge pour les libres penseurs et les libertariens, et vous avez Internet comme bastion d’une liberté potentiellement illimitée et d’un hyper-individualisme, et cela atteint en quelque sorte son apothéose dans les années 1990. Puis surviennent les attaques d’Al-Qaïda aux États-Unis le 11 septembre 2001, et un nouveau processus commence. Ces attaques, le début de la guerre contre le terrorisme, amorcent le processus de remise au premier plan des origines militaires d’Internet et de ces technologies de l’information, d’une manière qui n’est pas si évidente.
Donc ce n’est pas comme si, après 2001, George W. Bush renationalisait simplement Internet, ou nationalisait Apple Computer pour en faire une filiale de l’armée. À la place, il se produit quelque chose de beaucoup plus intéressant, plus nuancé, plus mystérieux en un sens, à savoir que le gouvernement externalise essentiellement certaines fonctions de sa capacité militaire, de sa capacité de surveillance, à ces entreprises, qui continuent à opérer comme des entreprises privées, continuent à promouvoir leur image d’entreprises privées, en un sens comme contrepoids au pouvoir de l’État. Et pourtant, après 2001, elles commencent à assumer de plus en plus de fonctions de surveillance qui relevaient à l’origine exclusivement des agences de renseignement. Et elles le font en coopération avec le gouvernement, mais en faisant des allers-retours. Il y a une relation de tension réciproque. Mais en réalité, la croissance explosive de ces entreprises après 2001, l’ère moderne des entreprises de réseaux sociaux, de Google, d’Internet tel que nous le connaissons maintenant, comme ce médium immersif englobant pour toute la société, cela est le prolongement du renforcement de ces entreprises, et de leur hyper-expansion, à la suite du 11 septembre 2001 et en tant qu’auxiliaires, essentiellement, dans la conduite de la guerre contre le terrorisme.
Renaud Beauchard
Oui, le 11 septembre est le moment où les objectifs de Google et ceux de l’armée américaine commencent vraiment à se synchroniser. Google voulait organiser l’information mondiale et la rendre accessible. Et puis vous avez l’armée qui voulait indexer en gros toute l’activité humaine. Et c’est aussi là que Nathan Pinkoski, qui a aussi été un invité de mon podcast, désigne vraiment le moment où l’on a une abolition complète de la séparation entre l’État et la société civile. Cela nous amène justement à l’étape suivante, où nous avons le président-Silicone, comme vous le nommez, qui en 2008, a soudainement une autre sorte de nouvelle vague de… au moins lors de son premier mandat, d’enthousiasme envers la capacité des technologies d’Internet, de l’information, à réellement nous libérer. C’est aussi le moment du Printemps arabe. Tout se passe au même moment pour l’État informationnel. Donc qu’est-ce qui se passe sous Obama ?
Jacob Siegel
Donc, Barack Obama est le président Silicone, et quelqu’un que je considère comme le leader politique ultime, dans l’ère moderne de ce nouvel État informationnel. Il le comprend. Il saisit son potentiel d’une manière que d’autres ne saisissent pas, et il inaugure cette nouvelle alliance entre Washington D.C. et la Silicon Valley, qui n’existait pas auparavant sous la forme d’une coalition politique. Donc après 2001, George W. Bush et son administration ont réaffirmé le contrôle sur la Silicon Valley et ont commencé à charger les entreprises technologiques de travailler avec le gouvernement ; cela n’a pas donné naissance à une nouvelle classe, ce n’était pas un phénomène sociologique. Les entreprises technologiques se méfiaient toujours essentiellement de Bush. Elles le voyaient comme une sorte de vieux type de l’establishment un peu gâteux. Il ne comprenait pas vraiment ce qu’elles faisaient dans le monde de la technologie. Ses goûts culturels, sa présence, leur étaient en quelque sorte étrangers, et Obama était à l’opposé de cela. Obama a tout de suite compris. Il a saisi le pouvoir de ces nouvelles entreprises de réseaux sociaux. Il a saisi le pouvoir de la nouvelle idéologie siliconienne, qui était une tentative d’organiser l’information du monde. Il a vu cela comme une continuation directe de ce que Woodrow Wilson faisait pendant l’Ère progressiste originelle.
Et je ne veux pas dire par là qu’il a consciemment modelé ce qu’il faisait pendant son premier mandat sur Woodrow Wilson de manière explicite. Ce que je veux dire, c’est qu’il était en quelque sorte un successeur spirituel de Wilson, et comme Wilson, il croyait essentiellement à une sorte d’approche technocratique du gouvernement dirigée par des experts, dans laquelle ces dirigeants progressistes éclairés, qui comprennent ce qui est le meilleur pour le pays, utiliseraient les technologies de masse à leur disposition pour aligner l’opinion publique sur des décisions qu’ils avaient déjà prises quant à ce qui est souhaitable. Donc c’était l’approche wilsonienne du gouvernement, et c’était l’approche d’Obama. Wilson avait à sa disposition la radio, qui était la grande technologie de l’ère Wilson à cet égard, mais Obama disposait d’un ensemble de technologies de façonnage de l’opinion exponentiellement plus puissantes, qui étaient Google, les entreprises de réseaux sociaux, etc. Dès le tout début de sa campagne pour devenir président, je pense qu’il est important que les gens comprennent cela, avant même qu’il soit élu, il visite le siège de Google. Très tôt, il décrit une scène de sa visite au siège de Google dans sa première autobiographie, et il est fasciné par eux, ils sont fascinés par lui, et cette alliance entre Obama et la Silicon Valley n’est pas un produit de son accession à la présidence. C’est une partie de ce qui l’élève à la présidence en premier lieu, parce qu’il obtient le soutien de Google. Il suscite cet enthousiasme sans précédent dans la Silicon Valley, ce qui explique comment, en tant qu’outsider pratiquement inconnu… vous savez, quand Obama se présente et lance sa campagne en 2006, il n’a aucune reconnaissance nationale. Personne ne sait qui il est. Hillary Clinton est la favorite présumée. C’est l’épouse d’un ancien président, elle a la notoriété du nom, etc. Et la manière dont Obama gagne, en laissant de côté pour un instant ses très grands talents politiques —il avait une présence publique redoutable, etc. — mais en laissant cela de côté, la manière dont il gagne, en réalité, c’est à travers cette alliance avec la Silicon Valley et les entreprises technologiques. Et cela inaugure à son tour une nouvelle ère politique en Amérique et une nouvelle coalition de la classe dirigeante qui remplace entièrement la coalition démocrate du New Deal de FDR ; elle la remplace entièrement par une nouvelle coalition démocrate et une coalition de classe dirigeante qui accorde la première place aux administrateurs, aux experts techniques, à la Silicon Valley en particulier, et cela marque une nouvelle époque dans la vie américaine.
Renaud Beauchard
Ce qui se passe sous Obama est très spectaculaire, parce qu’en même temps il y a cette idée que ces outils sont les outils de la technocratie progressiste, mais c’est aussi pendant sa présidence qu’apparaît la prise de conscience que ces outils pourraient en réalité être la fin de la technocratie progressiste. Ils sont une menace pour la technocratie progressive. Et deux choses essentielles se produisent. D’abord, il y a l’apparition de l’idée de guerre hybride, qui revient en gros à dire que les technocraties progressistes bienveillantes sont en train de perdre la guerre de l’information face à des puissances renégates comme l’État islamique et la Russie de Vladimir Poutine. C’est le moment où un changement s’opère. Et puis il y a l’ascension d’une menace populiste, et une focalisation sur l’extrémisme intérieur. Pouvez-vous nous dire ce qui se passe pendant le second mandat d’Obama puis dans le premier mandat de Donald Trump à cet égard ?
Jacob Siegel
Sur le plan narratif, nous assistons a ce moment-là a une transition incroyablement dramatique. Si on compare ces développements à un roman, je dirais que dans les trois premiers quarts du récit, nous avions un personnage – l’internet—qui avait été présenté en termes absolument élogieux. Les chapitres se succédaient, qui vantaient l’incroyable vertu, la bienveillance et le potentiel de ce personnage. Puis soudainement, dans le dernier quart du livre, sans réelle analyse approfondie de la part du narrateur du livre, sans véritable explication, soudainement nous observons un changement spectaculaire dans le récit, où ce personnage qui avait été présenté sous un jour merveilleux devient maintenant une force démoniaque. Internet devient une force démoniaque.
Pendant le premier mandat d’Obama, et même pendant la première moitié du second mandat d’Obama… Parce que c’est pendant le second mandat qu’a lieu une partie de ce qu’on appelle l’Internet Freedom Agenda, le récit dominant est celui d’un effort pour combattre la censure dans le monde et promouvoir un Internet libre dans les pays du monde entier. Toute cette promotion d’Internet comme outil essentiel de la démocratie est adossée à l’idée qu’Internet favorise le pouvoir de la classe progressiste, dans la mesure où les technocrates progressistes se perçoivent eux-mêmes comme aux commandes d’Internet et comme bénéficiant de la puissance d’Internet. Ce qui était une hypothèse raisonnable jusqu’aux environs de 2010, lorsque, comme McLuhan l’écrit à propos des débuts d’une nouvelle technologie, la nouvelle technologie est remplie du contenu de la technologie qu’elle remplace. La première version d’Internet ressemblait à une sorte de version accélérée du monde de l’imprimé et de la diffusion, parce que c’était le contenu qui le remplissait. Et dans ce monde-là, cette hypothèse semblait raisonnable. Obama avait cette relation incroyable avec les entreprises technologiques. Google allait promouvoir la bonne information, ce qui, à son tour, allait amener les gens à être d’accord avec toutes les politiques d’Obama, etc. Si seulement on pouvait fournir aux gens la bonne information, ils seraient d’accord avec le plan de santé Obamacare, etc. Et Hillary Clinton était elle aussi très impliquée dans tout ça, au département d’État.
Et puis, à mesure que la technologie mûrit, en partie à cause de cette tendance à l’hyper-accélération portée par les smartphones et les réseaux sociaux, elle ne ressemble plus autant à l’imprimé et à la diffusion, en tant que forme de média de masse qui consolide le pouvoir institutionnel ; car ils soutenaient généralement le pouvoir institutionnel. Soudain cela devient beaucoup plus chaotique. Des sortes d’insurrections décentralisées fondées sur les réseaux commencent à proliférer, à la fois militaires et politiques, sous la forme de mouvements populistes. Et lorsque cela a commencé à se produire, je pense qu’il y a eu non seulement une inquiétude légitime selon laquelle cela représentait une forme de guerre hybride où les attaques contre la démocratie libérale n’étaient pas simplement des expressions légitimes de dissidence politique, mais étaient, vous savez, alimentées par la Russie. Je pense qu’une partie des gens au sein de l’appareil de défense et politique le croyait vraiment. Je pense qu’une autre partie relevait d’une exagération intéressée afin de pouvoir salir leurs adversaires politiques en les présentant comme des marionnettes russes. Et je pense qu’en général, ils ont été pris de court par ce développement, et leur réponse a été de dire : comment pouvons-nous réaffirmer le contrôle sur les technologies de l’information elles-mêmes ? Parce que la manière de faire face à ces soulèvements populistes en ébullition aux États-Unis, en Europe, dans ces différents mouvements populistes, ce n’est pas de développer des programmes politiques qui ratissent large pour répondre à certaines préoccupations des électorats populistes, mais de réaffirmer un contrôle centralisé sur Internet, parce qu’il existe cette idéologie informationnelle très profonde, qui est une idéologie cybernétique en un sens, qui dit que si vous faites circuler la bonne information dans le système, cela suffira à ajuster les comportements dans le système, dans une boucle de rétroaction autorégulatrice, de telle sorte que vous puissiez stabiliser le système selon les résultats que vous désirez en régulant l’information qui y circule. C’est ce qu’ils pensent. Et du fait de cette manière de penser, ils sont tous pris totalement au dépourvu par l’élection de Donald Trump, que bien sûr aucun d’entre eux n’avait vu venir.
Renaud Beauchard
Pas seulement l’élection de Donald Trump. Il y a une sorte de leitmotiv dans votre livre, qui dit qu’ils sont constamment rappelés à l’ordre par la réalité. Ils pensent être infaillibles, qu’ils ont des systèmes complètement infaillibles et puis finalement, vous expliquez que pour l’État Islamique, par exemple, ou avec les Russes à Maïdan, leur succès n’étaient pas dus au contrôle des technologies de l’information. Et en fait, même la victoire contre l’EI ne s’est pas soldée à coups de tweets. Il y a donc toujours ce paradoxe, très présent dans votre livre, où ils sont constamment rattrapés. Même le 11 septembre est attribué à un manque de contrôle total de l’information. Donc ils répondent en collectant encore plus de données.
Mais il y a ensuite le moment Trump et nous savons tous ce qui s’est passé avec le Russiagate. Peut-être pouvez-vous nous dire ce qui s’est passé dans les derniers jours avant l’investiture de Trump, c’est aussi absolument essentiel dans cette thèse.
Jacob Siegel
Oui, juste pour répondre à ce que vous disiez il y a un instant, je pense que c’est exactement cela. C’est le paradoxe de l’État informationnel que j’explore vraiment tout au long du livre. J’explore la manière dont l’information promet à la fois cette sorte de contrôle extraordinaire, inédit, cosmique, la capacité de contrôler jusqu’aux étoiles elles-mêmes avec une technologie de l’information suffisamment avancée, d’une part ; et d’autre part les échecs répétés du pouvoir informationnel à produire les résultats qu’il promet. Il est simultanément, de manières compliquées et difficiles à appréhender, à la fois plus puissant que tout ce que nous n’avons jamais vu, au cœur même de ce qui régule l’existence elle-même, et pourtant beaucoup moins soumis à notre programmation que nous ne voudrions le croire. Cela conduit à Trump de manière assez directe, cela conduit à la réponse de Trump que vous mentionnez.
Il y a une série de choses qui surviennent alors qu’Obama quitte le pouvoir. L’une des premières choses se produit à travers cette sorte d’opération Russiagate mise en mouvement avec le directeur de la CIA, John Brennan, où un rapport est publié, appelé l’ICA, l’Intelligence Community Assessment (Évaluation des services de renseignement), qui est censé représenter l’opinion consensuelle des 17 agences de renseignement américaines. C’est-à-dire qu’il n’est pas censé représenter une théorie controversée, même si cette théorie controversée dispose d’un fort pouvoir explicatif, il est censé représenter le terrain d’entente sur lequel toutes ces agences peuvent s’accorder. Il est présenté comme tel, mais en réalité c’est un produit politique soigneusement chorégraphié, produit par ce fidèle d’Obama qu’est Brennan, rédigé par des fidèles de Brennan, qui exclut l’opinion de quiconque est en désaccord, et le consensus qu’il présente, qui est un faux consensus, est que Vladimir Poutine avait une préférence pour Donald Trump lors de l’élection de 2016 et l’a aidé à être élu, qu’il a significativement interféré dans l’élection américaine pour bénéficier à Donald Trump. J’ai dit que c’était un faux consensus, je devrais être un peu plus prudent. C’est un consensus non étayé. L’ICA a fabriqué l’idée qu’il existait un corpus de preuves représentant un consensus derrière cette idée. On peut avoir une théorie et on peut construire les arguments en sa faveur, mais l’ICA n’était pas censé être une théorie. Ce n’était pas censé être une polémique. C’était censé être l’opinion de base, réfléchie, de la communauté américaine du renseignement. Ce ne l’était pas.
Mais cela a établi, au sein même du gouvernement américain, un fondement permettant d’espionner des membres de l’administration Trump, et même des partisans de Trump, sur la base d’un lien entre eux et un adversaire étranger, le gouvernement russe. Deux autres choses se produisent dans les tout derniers jours de l’administration Obama, dont l’une le même jour que la publication de ce rapport ICA. Le jour même, le département de la Sécurité intérieure déclare un contrôle unilatéral sur l’ensemble de l’infrastructure électorale fédérale. C’est quelque chose que le chef de cette agence, Jeh Johnson, essayait de faire depuis des mois. Dans ses propres récits, il décrit comment il s’est heurté à toute une résistance de la part d’acteurs locaux qui disaient : “Hé, le système électoral relève des gouvernements des États. Il ne relève pas du gouvernement fédéral. Nous ne permettrons pas que cela se produise.” Donc il se heurte à toute cette résistance. Il n’arrive jamais à la surmonter par les moyens normaux. Alors, à la onzième heure, dans les tout derniers jours de l’administration Obama, il le fait simplement par décret. Maintenant que toute l’infrastructure électorale est sous le contrôle du gouvernement fédéral, il y a un saut en deux étapes qui se produit à travers une expansion des définitions : d’abord, Internet est alors intégré à l’infrastructure électorale. Et au-delà de cela, ce n’est pas seulement l’infrastructure physique d’Internet qui est comptée comme faisant partie de l’infrastructure, c’est aussi le discours politique sur Internet. Ainsi, en déclarant le contrôle fédéral sur l’infrastructure électorale, le département de la Sécurité intérieure établit un fondement lui permettant de réguler le discours politique en ligne sous un prétexte de sécurité nationale, au motif qu’il pourrait interférer avec l’intégrité des élections américaines.
Et encore une fois, cela se produit le même jour que la publication de ce faux rapport ICA, et cela se produit d’une manière qui balaie les objections de longue date des acteurs locaux. Il y a une dernière chose qui mérite d’être mentionnée ici, c’est qu’Obama crée cette nouvelle agence. Il rebaptise essentiellement une ancienne agence. Elle s’appelle le Global Engagement Center, et sa mission est de lutter contre la désinformation étrangère, et il la dote d’une mission très large pour combattre la désinformation étrangère, désormais considérée comme la menace existentielle pour la démocratie américaine, parce que l’ICA et l’opinion progressiste générale soutiennent l’idée que la désinformation russe a fait élire Trump. Trump est un agent russe, donc la désinformation russe est une menace existentielle pour la démocratie américaine, et Trump est une menace existentielle pour la démocratie américaine.
À travers cette nouvelle agence censée lutter contre la désinformation, un processus est enclenché. Processus par lequel les responsables gouvernementaux auront le pouvoir de réguler et de censurer la parole en ligne. Au début, ils font cela pour combattre la désinformation russe, ou plus largement la désinformation étrangère. Mais ce qui se passe ensuite, c’est cette dérive inexorable loin de la seule désinformation étrangère vers cette catégorie beaucoup plus vaste et plus large de mésinformation, de malinformation et désinformation. Ainsi, ce qui commence sous le prétexte de combattre un adversaire étranger — et je pense qu’on peut tout à fait défendre l’idée raisonnable que des agences de sécurité nationale protègent la souveraineté des infrastructures nationales de communication. Je pense que, si c’est fait correctement, c’est une chose assez peu controversée pour une agence de sécurité nationale que d’empêcher l’ingérence étrangère dans les élections — mais dans ce cas précis, ce prétexte s’étend rapidement jusqu’à devenir une licence pour censurer, espionner, surveiller des citoyens américains qui prennent part à un discours considéré, pour des raisons manifestement politiques, comme de la mésinformation ou de la malinformation.
Renaud Beauchard
Et c’est l’histoire de toute la révolte du système sous l’administration Biden, tout le système se dévoile sous sa présidence, parce qu’il est allé beaucoup trop loin. Les auditeurs connaissent assez bien ce qui s’est passé sous Biden, mais peut-être pouvez-vous dire quelques mots avant que nous puissions arriver à la conclusion concernant votre avis sur ce qui se passe en ce moment avec l’opération contre l’Iran sous le jour de l’État informationnel, que vous appelez d’ailleurs le deuxième État informationnel, qui est l’avènement de l’IA.
Jacob Siegel
Brièvement, ce qui se passe sous Biden, c’est que tous ces processus passent en mode presque hystérique, et l’ensemble du phénomène devient presque grotesque. Parce que Biden semble à peine être encore conscient, donc l’idée qu’il soit un représentant politique, ce dont nous parlions au début… Les origines de l’État informationnel résident dans l’idée que nous allons retirer la souveraineté aux citoyens ordinaires et la transférer à des organes d’experts. Ce qui se passe maintenant avec Biden, c’est que cette diminution progressive de la stature de ces organes d’experts atteint une sorte d’apogée absurde avec ce président qui ne peut pas finir ses phrases. Nous sommes donc censés faire confiance aux experts, mais les experts sont visiblement séniles. Et c’est un vrai problème, n’est-ce pas ? La manière dont l’administration Biden traite ce problème, c’est en poussant l’appareil de censure à un niveau encore supérieur, en censurant simplement tout ce qui touche à sa politique Covid, mais aussi à sa politique ukrainienne, à sa politique afghane. La censure devient un pilier du gouvernement. La régulation de l’information et la censure deviennent des piliers de la gouvernance. Elles ne deviennent pas simplement des outils réactifs pour éliminer certaines formes d’information, disons, présumées dangereuses ; elles deviennent des moyens routiniers par lesquels le gouvernement tente de réguler l’opinion et le comportement de la population.
Voilà ce qui se passe sous Biden. Mais c’est si grossier, si manifeste. C’est dirigé par une figure de proue qui est si manifestement incapable de jouer le rôle de l’expert digne de confiance, que cela produit une réaction populaire énorme et intense. Et cela crée une sorte de cycle où, plus il y a une révolte populiste contre tout cela, plus l’État métabolise cette révolte populiste comme une forme d’extrémisme, ce qu’il prend comme une licence pour censurer encore davantage ; plus il censure, plus cela crée de révolte populiste, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’on obtienne Trump une seconde fois, ce qui est essentiellement l’aboutissement de ce processus.
Renaud Beauchard
Oui, et il semble maintenant que nous soyons dans un nouveau sur-régime. Un aspect très important de la réélection de Trump en 2024, c’est que cette fois les gens de la Silicon Valley, en particulier les promoteurs de l’IA, l’ont soutenu : Elon Musk, David Sacks, Marc Andreessen… Nous avons cette menace constante de ce que vous appelez le deuxième État informationnel avec l’IA, qui ne promet pas non plus de restauration de quelque chose de plus démocratique. Mais nous avons aussi ce fiasco massif de l’État informationnel, qui est l’attaque contre l’Iran au milieu d’un processus de négociation, avec quelque chose de complètement unique, le meurtre du chef suprême… Pensez-vous que nous sommes dans un nouveau surrégime de l’État informationnel ? Vous êtes israélien, donc vous êtes personnellement concerné. Que se passe-t-il ici ?
Jacob Siegel
Je ne vois pas ce qui se passe en Iran comme l’État informationnel en surrégime, parce que la sagesse technocratique, la position consensuelle rationnelle de la classe technocratique progressiste à Washington depuis les 50 dernières années, a été de ne pas attaquer l’Iran, de ne pas faire ce que Trump fait en ce moment. Et je sais que cela peut parfois sembler être une affirmation étrange, parce qu’il y a eu beaucoup de démonstrations de force à l’égard de l’Iran au fil des décennies, mais si vous regardez le bilan de la politique américaine à l’égard de l’Iran depuis 1979, depuis la crise des otages et la révolution qui l’a suivie, il y a eu en général une politique d’une certaine forme de gestion et de rapprochement qui non seulement tolère l’Iran, mais promeut les intérêts légitimes de l’Iran au Moyen-Orient, disons ; qui a vu l’Iran, sous différentes administrations, comme un partenaire plus ou moins précieux dans la structure de l’empire américain au Moyen-Orient. C’était la position réelle de Washington D.C. depuis les 50 dernières années.
Donc ce que fait Trump est en réalité en rupture radicale avec cela. Trump fait la chose que l’on n’est jamais censé faire, c’est-à-dire présumer qu’au lieu de gérer l’Iran, il pourrait être possible de détruire le régime iranien qu’il fallait gérer au départ. Que l’on pense ou non que cela soit stratégiquement avisé, c’est une autre question, mais dans le contexte spécifique de l’État informationnel, je dirais que la manière dont je parle de l’information dans le livre comme forme de gouvernement, dans ses premiers stades, était une forme de gouvernement qui a évolué précisément de la manière dialectique que vous avez décrite, où il y a ces efforts technocratiques intensifs pour rationaliser et contrôler les résultats. Ces efforts produisent des réactions en retour. Ces réactions sont invariablement absorbées dans des efforts encore plus intensifs pour contrôler les résultats, et ainsi de suite.
Je ne vois pas cela se produire en Iran, parce que je vois l’action militaire et la pensée politique qui sous-tend la réaction militaire en Iran comme fondées sur quelque chose qui ne serait pas le résultat d’un processus technocratique standard d’élaboration politique rationnelle et délibérative. Trump, de manière générale, gouverne beaucoup plus comme un roi que comme un technocrate. Et donc dans sa relation aux technologies de l’information, il a davantage l’aspect d’un monarque, d’une façon qui peut être très perturbatrice et chaotique, mais qui résiste à la formulation que je décrivais plus tôt. La complication ici, c’est que les personnes que Trump a habilitées autour de lui, les personnes que vous avez décrites, Elon Musk, David Sacks, Marc Andreessen, etc., ce qu’elles tirent de tout cela ne va pas nécessairement prolonger l’avenir de l’approche trumpienne. Je suis sceptique quant au fait que ce que nous voyons de Trump maintenant soit quelque chose qui puisse être institutionnalisé et générer un héritage politique durable. Je pense que ses effets pourraient être profonds, mais sa structure politique me semble très peu susceptible de durer. Et ce que cela signifie, c’est qu’une nouvelle forme de politique technocratique est susceptible de la remplacer, au moins à court terme.
Renaud Beauchard
C’est ce que Mary Harrington et vous appelez aussi le gouvernement en essaim, et le progressisme de droite, en quelque sorte. D’une certaine manière, c’est là où nous en sommes en ce moment. Il y a ce phénomène d’essaim et je pense que c’est également un développement particulièrement inquiétant. Mais Jacob, merci beaucoup. Y a-t-il une dernière chose que vous souhaiteriez dire ? Et ensuite nous pourrons conclure. Je devrais vous réinviter parce que c’était absolument fascinant, c’est pour cela que nous avons un peu débordé.
Jacob Siegel
Je veux juste vous remercier Renaud. Je vous suis reconnaissant d’avoir traduit l’essai original ; c’était un honneur. Et à toute personne intéressée : The Information State: Politics in the Age of Total Control, vous pouvez le précommander dès maintenant, il sort le 24 mars, et j’aimerais beaucoup reparler avec vous. C’était une conversation fascinante.
Renaud Beauchard
Merci beaucoup, Jacob. Et s’il y a des éditeurs français qui nous écoutent, je leur recommande vraiment de traduire votre livre, parce que vraiment l’un des livres les plus importants des deux dernières décennies. Merci beaucoup Jacob, c’est un honneur de vous avoir reçu. Toute ma compassion pour ce qui se passe en ce moment, et j’espère vous revoir bientôt sur le sol américain.
Jacob Siegel
Moi de même.




