Chronique d'une vie psychiatrisée
Entretien avec Laura Delano, la femme au cœur du profond changement de paradigme dans la façon dont les autorités de santé publique américaine perçoivent la souffrance existentielle
Le texte qui suit est le verbatim de mon entretien sur Tocsin Plus avec Laura Delano, l’auteur du très émouvant Unshrunk, A Story of Psychiatric Treatment Resistance. Par la puissance de son récit autobiographique, Laura est devenue le visage d’un profond changement de paradigme au sein des autorités de sante publique en matière de santé mentale.
Le récit de Laura est d’autant plus puissant que, comme elle l’exprime pendant l’entretien, il n’est pas « une histoire de mauvaise gestion, d’erreur de diagnostic, d’erreur de médication ou de mauvais soins », mais le « récit de la psychiatrie à son meilleur, fonctionnant exactement comme prévu. »
Comme à l’accoutumée, je remercie vivement Jeanne Bernon pour son travail de doublage et de traduction.
Son livre, Unshrunk: A Story of Psychiatric Treatment Resistance, a été publié en mars 2025.
Pour en savoir plus sur Laura :
Unshrunk: A Story of Psychiatric Treatment Resistance : https://unshrunkthebook.com
Site web de Laura : https://www.lauradelano.com
Inner Compass Initiative : https://www.theinnercompass.org
Laura sur X : https://x.com/LauraDelano
Laura sur Instagram : https://www.instagram.com/_lauradelano_/
Laura sur Facebook : https://www.facebook.com/laurafdelano
Renaud Beauchard:
Bonjour et bienvenue à Tout le Monde Sait. Je suis votre animateur, Renaud Beauchard.
Aujourd’hui, j’ai l’immense plaisir d’accueillir une invitée très spéciale, une personne qui se distingue à bien des égards et qui m’est très chère personnellement : Laura Delano. Elle n’est pas seulement la première femme à participer à l’émission, mais comme vous le découvrirez très vite, elle vaut à elle seule des dizaines d’hommes. C’est aussi l’invitée avec laquelle j’ai passé le plus de temps avant même que nous commencions l’enregistrement. Après avoir lu ses mémoires extraordinairement émouvantes, Unshrunk: A Story of Psychiatric Treatment (Unshrunk, une histoire de résistance psychiatrique), j’ai l’impression de la connaître déjà intimement, tout comme quiconque a lu le livre. Elle y partage des détails profondément intimes sur sa vie à l’université, sa vie sexuelle, son parcours médical, ses relations, tout.
Ce qui rend Laura si spéciale, c’est que sa vie n’est pas définie par ses études à Harvard ou par un parcours professionnel conventionnel. Au contraire, elle a été profondément façonnée par ce qu’elle appelle l’expérience d’avoir été psychiatrisée pendant 14 ans, à partir de l’âge de 14 ans. Son livre raconte l’histoire de son long voyage de retour vers son propre corps et vers son « moi authentique », un processus qu’elle décrit avec force comme une guerre civile au sein de son propre corps.
Quatorze ans après avoir enfin quitté ce qui est pour trop de gens le train à grande vitesse de la psychiatrie, sans retour possible, elle a terminé l’écriture de Unshrunk. Le livre a reçu un accueil très favorable, et elle a été invitée à s’exprimer dans des émissions aussi prestigieuses que celle de Tucker Carlson ou sur le podcast de l’un de mes précédents invités, Roger McFillin. À la suite de ce parcours, Laura a fondé l’Inner Compass Initiative, une organisation à but non lucratif qui aide les gens à faire des choix plus éclairés concernant le diagnostic et le traitement psychiatriques, et les aide à traverser le sevrage.
Grâce à son autobiographie émouvante, son énergie inépuisable et sa force intérieure remarquable, elle est devenue une voix de premier plan qui ébranle les dogmes de l’industrie moderne de la psychiatrie et de la santé mentale, ainsi qu’une porte-parole des patients. Elle remet notamment en question le dogme principal de la psychiatrie selon lequel la souffrance émotionnelle résulte principalement d’un déséquilibre chimique dans le cerveau. Elle est aujourd’hui récompensée pour cela, car il y a quelques semaines à peine, elle a animé un sommet important sur la santé mentale clôturé par Robert F. Kennedy Jr. lui-même, qui marque une date importante dans l’histoire américaine quant à la manière dont les autorités de santé publique des États-Unis comprennent et recommandent de traiter ce qu’une industrie très puissante veut que nous appelions une maladie mentale.
Extraits du sommet traduits en français et publié par l’excellent site d’information suisse Resilients TV
Laura, c’est vraiment un honneur de vous avoir parmi nous aujourd’hui.
Laura Delano:
Oh, c’est un honneur d’être ici, Renaud, merci de m’accueillir.
Renaud Beauchard:
Eh bien, merci beaucoup. Ma première question est simple : peut-être pourriez-vous nous ramener au tout début ? Quels ont été les moments décisifs qui vous ont mise sur la voie de la psychiatrie, les moments qui ont changé le cours de votre vie et vous ont donné votre fardeau à porter ?
Laura Delano:
Je crois que mon destin était scellé, probablement à l’âge de 13 ans, alors que, en apparence, tout allait très bien dans ma vie, entre guillemets. J’avais de bonnes notes, j’étais une bonne athlète, j’étais à la tête du conseil des élèves, j’avais tout pour réussir sur le papier. Lors d’une soirée tout à fait banale, alors que j’étais en train de me brosser les dents pour me préparer à aller me coucher, j’ai fini par vivre cette expérience extracorporelle terrifiante où je n’arrêtais pas de me regarder de plus en plus profondément dans le miroir jusqu’à ce qu’un étranger me regarde en retour. J’ai réalisé que je ne savais pas qui j’étais, je ne savais pas qui j’étais vraiment. Il n’y avait pas de “moi” pour riposter, pas de moi à s’approprier. Cette prise de conscience, à l’époque, je l’ai vécue comme une horreur, comme une tragédie. Avec le recul, je vois que c’était en fait une mort de l’ego très profonde qui aurait pu être très libératrice, mais comme je n’avais que 13 ans et que je n’avais aucun repère — je n’avais jamais lu de philosophie ni beaucoup de poésie existentielle —, j’en ai conclu que j’étais une personne factice, et c’était une prise de conscience insupportable à vivre. J’ai fini par continuer à faire semblant et à jouer la comédie, mais je m’effondrais à l’intérieur et je ne parvenais pas à tenir le coup. J’ai commencé à me rebeller à la maison… J’effrayais mes parents. Je pense qu’ils ont fini par se dire : “C’est trop grave, il faut faire quelque chose, il faut une aide professionnelle”, et le reste appartient à l’histoire.
Renaud Beauchard:
Eh bien, en commençant précisément par cette aide professionnelle... Pouvez-vous nous parler de votre diagnostic initial, et en particulier du Dr Anuja Patel, qui a marqué le début d’un parcours déterminant pour vous ? Combien de temps cela a-t-il duré ?
Laura Delano:
Eh bien, j’ai reçu mon premier diagnostic à l’âge de 14 ans, moins d’un an après cette expérience avec le miroir, et cette psychiatre très gentille m’a écouté parler comme elle le faisait, puis m’a dit que j’avais une maladie incurable dans le cerveau appelée trouble bipolaire. Elle m’a dit que la raison pour laquelle elle me donnait ce diagnostic, c’est que chez les enfants, la manie se manifeste par des accès de colère et de l’irritabilité, et ce genre d’instabilité émotionnelle, et les épisodes dépressifs, bien sûr, se traduisent par du désespoir et de l’automutilation, et toutes ces choses-là. Elle a dit : “C’est donc quelque chose que tu auras pour le reste de ta vie, mais il existe des médicaments pour t’aider à le gérer”, et elle m’a tout de suite prescrit deux médicaments psychiatriques. En moins d’une heure, ces décisions avaient été prises à ma place, et j’ai su à ce moment-là que ça n’avait aucun sens, mais j’étais une enfant donc je gardais ça pour moi.
Renaud Beauchard:
À propos de ces médicaments, c’est-à-dire le Depakote et le Prozac, ce sont les deux premiers médicaments qu’on vous a prescrits. C’est un élément particulièrement important dans votre livre, et tous ces médicaments vous ont été prescrits hors indication. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce détail particulièrement important ?
Laura Delano:
C’est une excellente question, et beaucoup de gens ne se rendent pas compte qu’il est parfaitement légal pour les médecins de prescrire des produits pharmaceutiques hors AMM, c’est-à-dire pour des utilisations qui n’ont pas encore été approuvées comme sûres ou efficaces par la FDA. Les médecins ont donc en quelque sorte la liberté civile, ou la liberté de prendre leurs propres décisions cliniques en fonction de ce qu’ils pensent. C’est donc la justification pour la prescription de ces médicaments comme le Depakote, qui est en fait un anti-convulsif. La plupart des médicaments commercialisés comme stabilisateurs de l’humeur en psychiatrie sont en réalité des anticonvulsifs.
À l’époque, et encore aujourd’hui, ce médicament n’a jamais été approuvé pour une utilisation chez les enfants à des fins psychiatriques ; il est approuvé pour l’épilepsie, mais pas pour des fins psychiatriques. Et le Prozac, à l’époque, n’avait pas été approuvé pour une utilisation chez les enfants. Il a obtenu cette autorisation des années plus tard, mais mes parents ne comprenaient certainement rien à tout cela, et moi non plus. Je pense que nous partions du principe que si un médecin nous prescrivait un médicament, il y avait forcément des preuves solides pour le justifier ; que si on me le prescrivait, ou si on m’en prescrivait plusieurs, il devait y avoir de bonnes preuves pour le justifier.
Renaud Beauchard:
Eh bien, en parlant de preuves solides, cela nous ramène à la théorie du déséquilibre chimique dans le cerveau. Existe-t-il réellement un biomarqueur ? Peut-on faire une analyse de sang ou quoi que ce soit, un test physiologique, qui indique que l’on souffre de ce qu’on appelle un trouble bipolaire ?
Laura Delano:
C’est une autre excellente question dont beaucoup de gens ne connaissent pas non plus la réponse, et la réponse est non. Il n’existe pas de test sanguin, de scanner cérébral, ni aucun test de laboratoire permettant de diagnostiquer avec précision le trouble bipolaire. Le NIMH (Institut national de la santé mentale), c’est-à-dire l’autorité gouvernementale américaine en matière de santé mentale, a elle-même reconnu que, malgré des décennies de recherche d’une explication biochimique à l’origine de ces troubles, ces soi-disant troubles, elle n’en a toujours pas trouvé.
Les gens sont perplexes quand on dit cela, car ils pensent qu’on affirme qu’il n’y a aucun rôle biologique dans les expériences mentales et émotionnelles, ce qui n’est bien sûr pas vrai. Chaque pensée que nous avons, chaque émotion que nous ressentons trouve son origine d’une manière ou d’une autre dans notre biologie, nous sommes des êtres physiques. Mais cela ne signifie pas que la cause d’un problème mental ou émotionnel soit nécessairement d’ordre biologique. Cela dit, il existe bel et bien des causes biologiques à des expériences qualifiées de “folie”. On peut avoir une tumeur au cerveau qui provoque des hallucinations. On peut souffrir d’une maladie de Lyme à un stade avancé, qui comporte, pour ainsi dire, des composantes graves sur le plan de la santé mentale. Mais dans ces cas-là, on consulterait un neurologue, ou un spécialiste de la maladie de Lyme. Quand il y a une pathologie réelle dans le corps, c’est généralement un domaine dont s’occuperait un autre type de médecin dans la médecine allopathique, comme pour une tumeur au cerveau. Je pense donc que les gens sont confus à ce sujet, mais c’est un point essentiel.
Renaud Beauchard:
Pour revenir à ces médicaments, ce qui est vertigineux dans votre récit est la quantité qui vous ont été prescrits. Tout comme moi, j’imagine que le public qui nous écoute n’est pas vraiment spécialisé dans ces questions, même s’il se fait peut-être prescrire ces médicaments, il ne sait peut-être pas vraiment quelle est la nomenclature de ces médicaments. D’après ce que j’ai compris de votre livre, et c’est très clair, c’est qu’un médicament en entraîne un autre, qui en entraîne un autre, etc., et qu’ils ont tous des effets secondaires. Pouvez-vous donc nous expliquer, en quelques mots, quelles sont les principales familles de médicaments psychiatriques, à quoi elles servent, et quels médicaments vous avez pris ?
Laura Delano:
Il existe donc différentes classes de médicaments en psychiatrie dont les noms proviennent davantage du service marketing des laboratoires pharmaceutiques que de considérations scientifiques. Nous avons donc les antidépresseurs, les antipsychotiques, les stabilisateurs de l’humeur, les anxiolytiques, les médicaments pour le TDAH, les somnifères. Ce sont les classes dans lesquelles s’inscrivent les médicaments psychiatriques, mais ces noms ne disent en réalité pas grand-chose de leur nature scientifique. C’est la façon dont le laboratoire pharmaceutique souhaite que le public perçoive les effets principaux de ces médicaments. Je veux dire par là que le Prozac est un antidépresseur ISRS typique. Quand les gens entendent “antidépresseur”, ils pensent que c’est un médicament qui cible la dépression, qui agit contre la dépression, et, bien sûr, à cause de la publicité pour les médicaments ici aux États-Unis — parce que nous avons autorisé la publicité directe auprès des consommateurs — au fil des ans, les gens ont entendu ce message selon lequel on ajuste simplement les substances chimiques dans votre cerveau, pour qu’il y ait davantage de substances chimiques du bonheur, et encore une fois, il n’y a aucune preuve scientifique de tout cela, ce n’est que du marketing.
Donc la cascade de médicaments qu’on m’a prescrits au fil des ans, qui n’a cessé de s’amplifier, correspondait en fait tout à fait aux normes de soins de la psychiatrie américaine, surtout quand on a un diagnostic de trouble bipolaire, car on vous prescrit ce qu’on appelle un antidépresseur pour vos symptômes dépressifs, puis un stabilisateur de l’humeur pour équilibrer le tout, et enfin un antipsychotique pour supprimer tout symptôme de manie susceptible de vous causer des problèmes. On vous prescrit aussi un somnifère parce que vous avez peut-être des troubles du sommeil dus à votre soi-disant maladie. Ce traitement que je suivais, qui est en fait polypharmaceutique, est très souvent prescrit à de nombreux patients psychiatriques, et la façon dont je l’ai vécu, c’était que c’était ce plan sophistiqué et très réfléchi que mon médecin avait mis en place, avec tout ce soin et cette attention.
Rétrospectivement, je me rends compte que c’était une expérience géante, où l’on testait simplement tous ces différents médicaments psychoactifs sur moi, mais ce n’est en aucun cas extraordinaire d’être traité de cette manière ici aux États-Unis. C’est presque... J’entends rarement parler de quelqu’un qui ne prend qu’un seul médicament psychiatrique. C’est tout simplement la norme d’en prendre plusieurs.
Renaud Beauchard:
Vous les avez tous pris, c’est absolument, absolument terrifiant. Tous ceux que vous avez mentionné. C’est comme si votre livre était un catalogue de tous ces médicaments et de leurs effets secondaires. Vous avez même eu un effet secondaire physiologique particulier, quelque chose appelé la maladie de Hashimoto, qui a été provoquée par le lithium. Pouvez-vous nous en parler ? La façon dont vous l’avez découvert, c’était complètement fou.
Laura Delano:
Eh bien, bien sûr, tous ces médicaments ont des effets indésirables dont beaucoup d’entre nous ne sont pas informés, des effets qui ont des répercussions sur tous les différents systèmes de votre corps, donc vous pouvez avoir des problèmes métaboliques, des problèmes digestifs, des problèmes de peau, des problèmes cardiaques, des problèmes rénaux, des problèmes hépatiques et des problèmes auto-immuns qui sont en fait déclenchés par certains médicaments psychiatriques.
Dans le cas du lithium, c’est bien connu que le lithium peut causer des problèmes thyroïdiens, et d’autres parties du corps, mais cela n’empêche pas les médecins de vous le prescrire, car il a cette réputation très forte, qui relève davantage du mythe qu’autre chose, d’être le traitement de référence pour le trouble bipolaire. On m’a donc prescrit du lithium peu après mon overdose, quand j’ai tenté de me suicider à l’âge de 25 ans. J’avais fait des analyses de sang avant de commencer le traitement, et ma thyroïde allait bien. Puis, très peu de temps après, j’ai refait des analyses de suivi, et ma thyroïde n’allait plus bien, elle allait extrêmement mal, et mon médecin était stupéfait que je puisse encore marcher, car ma thyroïde était tellement déficiente. [Note du traducteur : le taux normal d’hormone stimulante de la thyroïde dans le sang est compris dans une fourchette de 0,4 à 4 mUI/litre de sang. Dans le cas de Laura, il était de 118 ! C’est un cas très sévère d’hypothyroïdisme].
Mais au lieu que les professionnels de santé de mon entourage me disent : “Arrêtons tout de suite ce lithium, car nous ne voulons pas que vous souffriez d’une maladie thyroïdienne auto-immune à vie”, ils m’ont dit : “Ne vous inquiétez vraiment pas, la maladie de Hashimoto est la plus facile à gérer de toutes les maladies auto-immunes, on va simplement vous prescrire un autre médicament pour vous aider à gérer le déséquilibre thyroïdien, et vous pourrez continuer à vivre tranquillement”. Et bien sûr, parce que j’étais une patiente en psychiatrie depuis tant d’années et que j’étais tellement habituée à m’en remettre à l’autorité médicale, j’ai accepté cela comme mon seul choix. Je n’avais ni la volonté, ni l’autonomie, ni le sentiment de pouvoir, ni le sentiment d’avoir le droit de dire non, “c’est ridicule, j’arrête le lithium tout de suite”, et j’ai donc simplement ajouté un autre médicament au cocktail, le Synthroid, ce traitement de substitution thyroïdienne, et j’ai continué ainsi pendant encore deux ans avant de finalement prendre conscience de tout.
Renaud Beauchard:
Vous avez dit beaucoup de choses là-dessus. Lire votre livre, c’est vraiment stupéfiant. En fait, vous n’avez pas commencé tout de suite à prendre des médicaments… Il s’est écoulé plusieurs années, quand vous étiez en internat, vous n’en preniez pas, et puis vous avez commencé à les prendre plusieurs années plus tard, après un incident à votre bal des débutantes à New York, et c’est à ce moment-là que vous vous êtes engagée sur la voie de vraiment prendre vos médicaments.
Mais ce qui est frappant, c’est qu’ensuite, c’est comme une descente aux enfers. Ce passage de votre livre est extrêmement difficile à lire, très angoissant, et on ne sait pas où ça va s’arrêter. Et en fait, avec le recul, quand je me souviens d’avoir lu le livre, je me dis : “Oh, ça aurait pu être bien pire”, parce qu’on vous a diagnostiqué le pire type de diagnostic possible : d’abord, on vous a diagnostiqué une résistance au traitement, et puis c’est comme si la cerise sur le gâteau de tous les diagnostics, c’était le trouble de la personnalité borderline, et vous ne vous êtes jamais senti mieux tout au long de votre parcours.
Pensez-vous, avec le recul, que ça aurait pu mener à quelque chose de pire que ce qui s’est passé ? Et par là, je veux dire, une sorte de lobotomie chimique ou pharmaceutique, ou une thérapie par électroconvulsions, ce dont vous parlez dans votre livre, et en fait, on y apprend que ces pratiques existent toujours. Donc, avec le recul, avez-vous peur que cela puisse avoir été votre destin ?
Laura Delano:
Je pense que si j’avais eu un contexte socio-économique différent, les choses se seraient déroulées très différemment, dans ma descente aux enfers, comme vous le dites. Et cela signifiait que même si j’étais sous tous ces médicaments et dans tous ces hôpitaux et programmes, j’ai été placée dans des hôpitaux privés et des programmes privés, je ne suis jamais devenue une pupille de l’État, et je connais beaucoup de personnes qui sont pupilles de l’État, et c’est très difficile de s’en libérer une fois qu’on est incarcéré dans un établissement psychiatrique public, ou une fois qu’on perçoit une pension d’invalidité, parce qu’on ne peut pas travailler, parce qu’on pense que c’est à cause de sa maladie mentale, mais on sait que c’est peut-être en réalité parce qu’on est surmédicalisé, on sait qu’il est très difficile de s’en libérer.
Je pense donc que ça aurait pu être bien pire, et je suis reconnaissante d’avoir eu accès à des ressources matérielles qui m’ont protégée. L’étiquette de “borderline”, quand j’ai enfin obtenu tous mes dossiers médicaux et que j’ai commencé à les lire, j’ai réalisé qu’ils m’avaient collé cette étiquette pendant des années sans me le dire, mais une fois que j’ai été officiellement diagnostiquée au cours de la toute dernière année avec mon psychiatre… J’avais vraiment accepté d’être bipolaire. J’avais accepté que des troubles alimentaires fassent partie de mon existence. J’avais accepté d’avoir un trouble de l’anxiété sociale. Mais il y avait quelque chose dans le diagnostic de trouble borderline qui me semblait fondamentalement insultant. J’aborde ça dans mon livre, il y a une longue histoire de stigmatisation des femmes difficiles et des femmes en colère, des femmes intelligentes, comme folles, qu’elles soient qualifiées d’hystériques, névrosées, borderline. Recevoir cette étiquette me semblait vraiment insultant, mais j’ai aussi réalisé que la façon dont les symptômes de ce qu’on appelle le trouble borderline ont été inventés, cette sensibilité est en soi un symptôme du trouble borderline, tel qu’ils l’ont inventé. J’étais donc consciente que si je me sentais insultée, cela renforçait en quelque sorte la validité du diagnostic de trouble borderline. Je me disais : “Oh mon Dieu, je n’avais pas réalisé à quel point j’étais réellement borderline ?”. C’est donc devenu une sorte de cercle vicieux très délicat dans lequel je me trouvais, alors je n’en parlais pas vraiment, mais je vois maintenant que, oui, ils ne savaient pas quoi faire de moi, ils avaient besoin de me mettre dans une sorte de case, et ils ont donc en gros fini par dire que toute ma personnalité était défectueuse. Et heureusement qu’ils l’ont fait, parce que c’était, je pense, une partie de ce qui m’a aidée à finir par me réveiller : reconnaître l’absurdité de tout ça, donc j’en suis reconnaissante.
Renaud Beauchard:
Et par rapport à votre diagnostic de trouble de la personnalité borderline, vous souligniez justement un aspect très important dans votre livre, qui est celui de la classe sociale. Vous venez d’une très bonne famille, d’une ancienne famille de Nouvelle-Angleterre. Vous n’avez pas été suivie par le Dr Joe Kwak de Wichita Falls, au Texas. Vous avez été prise en charge par les meilleurs praticiens du monde. L’homme qui a en fait supervisé votre traitement est celui qui a inventé le trouble de la personnalité borderline. Ce que je trouve incroyable là-dedans, c’est que même les personnes suivies par les meilleurs professionnels de la santé ne sont pas à l’abri de cela. Même si je pense que vous avez raison, on vous a épargné par le pire, comme l’ECT, par exemple, grâce à votre statut social.
Ce qui est incroyable quand on lit votre livre, c’est que plus on gravit les échelons du prestige en psychiatrie, plus les praticiens semblent prendre à la légère la façon dont ils prescrivent des médicaments extrêmement dangereux avec de nombreux effets secondaires, et plus on a l’impression qu’ils ignorent en réalité ce qui est même indiqué sur l’étiquette du médicament qu’ils prescrivent. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce milieu et sur leur désinvolture ?
Laura Delano:
Mon histoire n’est pas une histoire de mauvaise gestion, d’erreur de diagnostic, d’erreur de médication ou de mauvais soins. C’est l’histoire de la psychiatrie à son meilleur, fonctionnant exactement comme prévu, et je pense que l’une des raisons pour lesquelles cela a pu durer tant d’années dans mon cas, alors que je prenais tous ces médicaments, que mon état s’aggravait progressivement, que je devenais de plus en plus dysfonctionnelle et handicapée, et pourtant tous ces médecins, ces médecins pour la plupart bien intentionnés autour de moi, ne faisaient que me prescrire davantage de traitements, sans jamais prendre de recul pour réfléchir à leur rôle potentiel dans mon déclin, c’est que ces lunettes que les gens portent sur les yeux lorsqu’ils perçoivent quelqu’un qui est un patient psychiatrique sont fondamentalement déformées par trois malentendus de base.
L’un étant la médicalisation elle-même. Nous avons médicalisé notre compréhension de ce que signifie être humain, si bien que nous traduisons les comportements, les pensées et les émotions en soi-disant symptômes de soi-disant maladies à soigner. Il y a donc ce facteur de distorsion qu’est la médicalisation.
La deuxième distorsion tient au fait que notre culture est elle-même conditionnée à considérer comme normal qu’une personne voie son état se dégrader progressivement malgré des soins psychiatriques. Nous observons une maladie qui semble s’aggraver continuellement : quels que soient les traitements administrés, nous ne parvenons pas à enrayer cette détérioration. Finalement, la personne est considérée comme réfractaire aux traitements, puisque toutes les options ont été essayées sans succès et son état n’a cessé d’empirer.
Pourtant, ce qui se produit réellement — et cela a certainement été mon cas, comme celui, je pense, de dizaines de millions d’autres personnes —, c’est que l’usage prolongé de médicaments psychiatriques est souvent à l’origine d’une grande partie des difficultés qui sont ensuite interprétées, à tort, comme des symptômes d’une aggravation de la maladie elle-même.
Il y a donc cet aspect-là, et puis le troisième malentendu qui fausse la réalité concerne ce qui se passe lorsque les gens essaient d’arrêter ces médicaments : pour une raison ou une autre, ils décident qu’ils ne veulent plus prendre l’un de ces médicaments, et qu’ensuite, ils se sentent très mal après avoir arrêté, et qu’on leur dit : « Vous voyez, vous faites une rechute de votre maladie, c’est pour ça que vous avez besoin de votre traitement, reprenons-le tout de suite », et ils recommencent à le prendre, et ils se sentent mieux, et ils pensent : « Oui, ce médicament m’a sauvé la vie, je serais bien pire sans lui », sans se rendre compte qu’ils sont en fait en sevrage, car ces médicaments sont des substances psychoactives qui entraînent une dépendance physique. Je pense donc que la raison pour laquelle j’ai pu être traitée par les meilleurs des meilleurs pendant toutes ces années, sans que personne ne s’arrête jamais pour se demander si tout ce qu’on me faisait subir ne me causait pas en fait des problèmes, c’est à cause de ces trois malentendus que notre culture entretient à ce sujet.
Renaud Beauchard:
C’est particulièrement effrayant dans votre livre. C’est comme si à un moment donné, ça a vraiment déclenché en moi une sorte de réaction presque violente contre ces médecins. Ce qu’ils font est tellement incroyablement imprudent et malveillant. Mais il ne s’agit pas de la malveillance d’un monstre, c’est plutôt une attitude désinvolte, cette totale absence de prise de conscience des conséquences de leurs actes. C’est ça qui est si irritant dans ce récit. Mais justement, ensuite vous commencez à entrer dans la rémission, et quelqu’un a joué un rôle important dans ce drame, et il s’appelle Robert Whitaker. Pouvez-vous nous raconter ce qui s’est passé depuis ce moment-là, et quel rôle il a joué dans votre vie ?
Laura Delano:
C’était donc en 2010, j’avais 27 ans, je prenais 5 médicaments psychiatriques différents, et mon travail consistait à suivre un traitement. J’allais simplement à l’hôpital, je restais assise là toute la journée en groupe, et j’étais une petite patiente modèle, c’était mon univers, c’était toute ma vie, toutes mes relations se limitaient aux autres patients. Tout mon sens de l’existence était lié à mon psychiatre, et un jour, je me suis retrouvée dans une librairie à regarder les nouveautés sur une étagère, et j’ai vu cette jaquette de livre sur laquelle figurait une vieille tête de phrénologie, il y avait de vieilles illustrations et chaque compartiment avait un trait de personnalité différent, bien sûr tout cela est réfuté aujourd’hui, mais l’auteur avait remplacé les différents traits de personnalité par les noms de différents médicaments psychiatriques.
J’ai donc vu cette couverture et elle m’a interpellée, parce que j’avais pris la plupart des médicaments figurant sur l’illustration, et je me suis simplement demandé de quoi parlait ce livre. Et je l’ai acheté sans même vraiment comprendre de quoi il s’agissait, et quand j’ai commencé à le lire, ça a tout changé : en gros, la thèse du livre, en quelques mots, c’est que si on examine réellement les données à long terme dont on dispose sur ces médicaments, qui ne sont pas nombreuses, mais quand on regarde les résultats à long terme, on constate que les personnes sous ces médicaments s’en sortent en réalité bien plus mal. Elles s’en sortent beaucoup moins bien que les personnes qui ne prennent pas ces médicaments à long terme. Donc la thèse du livre est que les données disponibles nous indiquent que la prise de médicaments psychiatriques à long terme nous handicape, dans l’ensemble, au lieu de nous apporter santé et bien-être.
J’ai donc lu cette thèse et j’ai repensé à la dernière décennie de ma vie, à cette période où tous ces médicaments s’étaient empilés les uns sur les autres, et où ma vie s’était complètement effondrée pendant ce temps-là, et j’ai eu ce moment de révélation où j’ai réalisé : “Et si ce n’était pas une maladie mentale réfractaire au traitement, mais le traitement lui-même ?” Et une fois que j’ai vu cela, je ne pouvais plus l’ignorer ; ce fut un choc, et c’était terrifiant à envisager, j’étais en colère, effrayée et désorientée. Mais cela a retiré de mon regard le prisme déformant auquel j’avais moi aussi été soumise pendant toutes ces années. Où je ne faisais que me voir tomber de plus en plus malade, en pensant que c’était moi depuis le début, et oui, une fois qu’on a vu ça, on ne peut plus revenir en arrière.
Renaud Beauchard:
Et c’est le début de votre voyage de retour vers vous-même, vers votre corps, et c’est magnifique. Vous avez de belles formules dans le livre, vous avez un don pour ça, ce qui ajoute à la qualité de vos mémoires. Vous êtes donc dans une nouvelle étape de votre parcours, et vous avez vécu le sevrage.
Et si je devais citer une chose, ce qui est le plus révoltant chez la communauté médicale, et en particulier chez les praticiens les plus prestigieux, les psychiatres, c’est qu’ils n’ont aucune idée de l’effet de sevrage, de l’importance de l’effet de sevrage du médicament qu’ils prescrivent, alors qu’ils prescrivent certains médicaments hors AMM, et qu’ensuite ils ne lisent pas la notice des médicaments qu’ils prescrivent hors AMM, et que les gens subissent alors de terribles effets de sevrage. Pouvez-vous nous en dire plus ? Et à la lecture de votre livre, votre sevrage, quoique spectaculaire, a été relativement aisé comparé à beaucoup d’autres personnes.
Laura Delano:
Oui, juste pour clarifier, ça arrive aussi avec les prescriptions conformes à l’indication. Que ce soit un médecin qui le prescrive hors AMM, ou conforme à l’indication, tous les médicaments psychiatriques sont des substances psychoactives qui, lorsqu’elles sont prises de manière répétée sur des semaines, des mois, des années, provoquent une modification de votre corps, en particulier de votre système nerveux central, qui s’adapte à la présence de ce médicament. C’est ce qu’on appelle la dépendance physique. C’est exactement comme pour n’importe quelle substance psychoactive : l’alcool, la caféine, la nicotine, l’héroïne, la cocaïne. Si vous en consommez régulièrement pendant un certain temps, vous en devenez physiquement dépendant, ce qui est différent de l’addiction. Il ne s’agit pas ici de personnes qui ont des envies irrépressibles de leurs médicaments psychiatriques, qui les recherchent et les prennent, même si elles savent que cela leur cause des problèmes. Cela n’a rien à voir avec l’addiction.
La dépendance physique est un phénomène purement physiologique dont la plupart des patients psychiatriques, des médecins, des proches des patients et notre culture en général ignorent tout simplement l’existence. Les gens ne se rendent pas compte que ces médicaments créent une dépendance, et moi non plus je ne m’en rendais pas compte en 2010 quand j’ai arrêté cinq médicaments différents, pratiquement d’un seul coup sur une période d’environ six mois, ce qui est très rapide. Je ne réalisais pas à l’époque que pour arrêter ces médicaments de manière à minimiser le risque de symptômes de sevrage invalidants, il fallait y aller très, très, très lentement, et par « lentement », je ne veux pas dire sur quelques semaines ou quelques mois, mais sur des périodes beaucoup plus longues.
Beaucoup de gens ont besoin de plusieurs années, littéralement, pour réduire progressivement leur consommation par de minuscules diminutions, de 5 %, et il faut calculer la réduction pour qu’elle diminue progressivement au fil du temps. En gros, il faut devenir son propre pharmacien et pharmacologue pour le faire en toute sécurité aujourd’hui, car il n’y a pas de directives officielles. Cette question n’est même pas officiellement reconnue de manière significative, donc les gens se retrouvent dans cette situation avec un vide total d’informations, de ressources et de soutien pour le faire correctement.
Et encore une fois, comme je le disais tout à l’heure, comme les gens ne savent pas que ce qu’ils vivent est un sevrage, ils reprennent souvent les médicaments parce qu’ils pensent en avoir besoin, parce qu’ils se sentent très mal quand ils ne les prennent pas, et je pense que la conclusion à retenir est qu’il est possible pour beaucoup de personnes de réduire progressivement la dose suffisamment lentement pour ne pas avoir ces symptômes de sevrage invalidants. C’est pourquoi il est si important d’enseigner aux gens la méthode de sevrage hyperbolique lent, où l’on effectue des réductions progressivement plus petites au fil du temps, car le sevrage est une expérience brutale et indescriptible que je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi. Et j’ai vécu un véritable enfer en arrêtant ces médicaments, mais je pense que comme j’étais tellement habitué à la douleur et à l’inconfort, j’ai juste avancé tant bien que mal, persévéré.
Mais pour beaucoup de gens qui n’ont peut-être pas eu autant de problèmes avec les médicaments que moi, en gros, qui ne sont pas totalement invalides, quand ils arrêtent leur traitement, leur vie s’effondre, et ils n’avaient aucune idée que cela allait arriver, et ils ne peuvent plus travailler, ils ne peuvent plus s’occuper de leurs enfants, ils doivent parfois être hospitalisés. Les gens ne sont pas informés de cela, et c’est une crise de santé publique urgente à laquelle nous devons faire face.
Renaud Beauchard:
Vous avez déjà commencé à essayer d’y remédier, même sans l’implication des pouvoirs publics, car en réalité l’un des aspects les plus importants de votre livre est une note de bas de page dans un chapitre intitulé “Traumatisme pharmaceutique”, où vous dites qu’une grande partie des informations que vous partagez dans ce chapitre sur le sevrage progressif des médicaments psychiatriques provient de la sagesse populaire de milliers de personnes ordinaires qui ont été contraintes de trouver la solution par elles-mêmes.
C’est ce qui nous conduit à l’Inner Compass Initiative. Il s’agit de l’association à but non lucratif que vous avez fondée avec votre mari, et une grande partie de ce que vous faites au sein de cette initiative consiste précisément à proposer un guide sur le sevrage de ces médicaments. Pouvez-vous nous en dire plus, puis nous aborderons peut-être plus précisément comment vous avez été remarquée, grâce à votre livre et à votre action, par les autorités publiques, et comment les choses sont en train de changer.
Laura Delano:
Oui, j’ai fondé Inner Compass Initiative parce que je voulais créer une ressource dont je n’avais pas disposé, où je pourrais obtenir de bonnes informations sur la manière de réduire progressivement la prise de médicaments en toute sécurité. J’ai pu me former moi-même sur l’histoire du DSM, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, la psychiatrie, ce qu’on appelle la “biologie” des troubles, et j’ai fondé cette association à but non lucratif pour offrir cela et pour créer une communauté où les gens peuvent se soutenir mutuellement dans un esprit d’entraide, en dehors de l’échange d’un service payant, mais dans le cadre d’une relation humaine authentique.
Ainsi, notre association fournit aux gens un manuel gratuit de sevrage étape par étape qui explique comment se sevrer de ces médicaments en toute sécurité, et nous disposons de toutes sortes d’informations écrites et de ressources, ainsi que d’une communauté en ligne. Pour moi, cela devrait être un droit fondamental pour tout le monde d’avoir accès gratuitement à tout ça, ça ne devrait pas être payant, ça ne devrait pas être contrôlé par qui que ce soit, surtout pas par les autorités médicales, cela peut paraître controversé de dire ça, mais la réalité, les principaux experts en matière de sevrage sécuritaire des médicaments psychiatriques en ce moment, ce sont des profanes, ce sont d’anciens patients, et les psychiatres et cliniciens qui comprennent comment faire un sevrage en toute sécurité ont appris de nous, car ils n’ont pas reçu de formation dans ce domaine.
Il n’y a pas, ou très peu, de recherche sur ce sujet. Ce n’est pas enseigné en faculté de médecine. Beaucoup de psychiatres pensent savoir comment dé-prescrire, mais ils ne savent pas comment le faire en toute sécurité, et c’est là la principale différence que nous essayons de combler : comment aider les gens, les patients et les cliniciens à s’informer sur le sevrage en toute sécurité, car c’est là la distinction essentielle. Si ce n’est pas sûr, ce n’est pas vraiment un sevrage.
Renaud Beauchard:
Précisément, nous sommes à un tournant, probablement grâce à vos efforts, notamment en matière de sevrage progressif de ces médicaments, qui ont été remarqués par les pouvoirs publics. Il y a quelques semaines, lorsque le 4 mai pour être précis, et j’étais présent, vous avez présidé une conférence très importante, une table ronde sur la santé mentale, qui s’est conclue par une intervention de Robert F. Kennedy Jr. lui-même, vous étiez sur son podcast quelques jours plus tard. Et d’après ce que j’ai compris, vous aurez un rôle de conseillère auprès du HHS.
Pouvez-vous nous en dire plus sur cette nouvelle prise de conscience, tant au sein de l’administration publique que dans la presse grand public ? Même le New York Times, par exemple, a changé.
Laura Delano:
C’est un moment vraiment intéressant que nous vivons aux États-Unis. Et oui, je pense que le fait d’avoir Robert F. Kennedy Jr. à la tête du HHS a certainement rendu ce moment possible, et je pense aussi que le public lui-même était prêt, de plus en plus prêt à avoir cette conversation. Je pense donc que c’est la combinaison d’une série d’événements survenus simultanément qui a catalysé le tournant culturel auquel nous assistons actuellement. Où, comme on nous le dit chaque jour, nous sommes confrontés à une crise massive de santé mentale aux États-Unis, que les taux de suicide sont plus élevés que jamais, en particulier chez les jeunes, et que les taux d’anxiété et de dépression sont en hausse. De manière générale, les Américains sont aux prises avec de profondes difficultés, alors que plus de personnes que jamais prennent des médicaments psychiatriques. Il ne s’agit donc pas d’une crise, ni d’un manque d’accès aux traitements, le problème pourrait en fait être alimenté par un excès de traitements inutiles.
Je pense donc qu’il faut une administration de la santé qui reconnaisse les inconvénients de la médicalisation de la vie quotidienne, de la médicalisation de chaque crise, de chaque difficulté, et je pense qu’il faut une administration de la santé qui reconnaisse également quand les autorités médicales ont outrepassé leurs limites, et les incitations perverses qui animent une grande partie du corps médical dans notre pays, la recherche qui est en otage, et c’est vraiment un moment incroyable que nous vivons, avec un gouvernement qui nomme ces problèmes que nous voyons de l’extérieur depuis longtemps.
Je sais que le secrétaire Kennedy se soucie vraiment de cette question, et que c’est l’une de ses principales priorités. Et je pense que le fait que les médias, les médias traditionnels, et le grand public aient, dans l’ensemble, très bien accueilli ses annonces politiques sur la prescription excessive, montre à quel point la culture américaine reconnaît intuitivement que les solutions miracles à la douleur émotionnelle ne nous sont d’aucune utilité, et le fait qu’ils aient accueilli les annonces du secrétaire Kennedy à bras ouverts me semble surréaliste. Après avoir fait ce travail pendant 16 ans maintenant, je n’aurais jamais imaginé que nous en arriverions là aussi vite, mais je suis vraiment optimiste quant à ce que nous pouvons réellement accomplir en peu de temps.
Renaud Beauchard:
C’est tellement surprenant, parce que cela va à l’encontre de tout l’air du temps. C’est comme si les gens voulaient un monde où l’on appuie sur un bouton et où l’on a une solution toute faite, un bouton prêt à l’emploi. C’est l’un des seuls cas dans ma vie où les pouvoirs publics ont annoncé qu’ils s’éloignaient réellement de ce que Christopher Lasch appelait l’État thérapeutique, ou du contrôle social médicalisé. Donc d’une certaine manière c’est très encourageant, mais d’un autre côté, c’est tellement en décalage avec la situation actuelle, ce qui signifie que l’avenir est clairement semé d’embûches. Avez-vous espoir que cela puisse durer ?
Laura Delano:
J’essaie de garder espoir. Mon point de vue, c’est qu’il n’y a aucune raison de ne pas garder cette foi, car l’espoir, bien sûr, est un acte de foi, et si je dois placer ma foi quelque part, je préfère la placer dans l’espoir plutôt que dans quoi que ce soit d’autre. Je reste définitivement cynique quant au pouvoir de la professionnalisation et de la médicalisation. Ivan Illich est celui que j’aime appeler mon « esprit intellectuel », et il écrit, tout comme Lasch, sur le fait que lorsque l’aide professionnalisée vient s’imposer pour monopoliser ce qui constitue la santé dans une culture, cela conduit inévitablement à… Illich dirait que cela conduit inévitablement à des personnes handicapées, privées de pouvoir, déconnectées. Je ne suis donc pas contre la thérapie, ni contre les médicaments, ni contre la psychiatrie, ni contre aucune de ces étiquettes que l’on balance à tout va pour essayer de me discréditer, moi et ceux qui s’expriment de la même manière, mais je suis pluraliste, et je pense vraiment que nous avons accordé trop de pouvoir et d’attention à l’industrie de la santé mentale en tant que seul recours pour donner un sens à nos difficultés et chercher de l’aide.
Je souhaite donc élargir les options proposées aux gens et mettre en avant les options non professionnelles et non médicales, non pas pour dire de ne pas prendre de médicaments ou de ne pas consulter un médecin, mais simplement pour dire que c’est peut-être ce que vous décidez de faire, mais vous devriez savoir qu’il existe aussi toutes ces autres options. Je pense aussi que certains médias, dont la couverture n’a pas été très favorable, pour ainsi dire, tentent de déformer ce qui se passe actuellement ; ils déforment les réformes du secrétaire Kennedy, en prétendant qu’il veut interdire les antidépresseurs et enlever l’accès aux soins. Rien de tout cela n’est en train de se produire. Il s’agit de donner aux gens plus d’informations, plus de ressources, plus d’options, afin qu’ils puissent réellement faire un choix éclairé pour eux-mêmes, ce qu’ils ne faisaient pas auparavant. Aucun d’entre nous n’a pu faire de choix éclairés pour soi-même à ce sujet, car nous n’avons pas été correctement informés, et c’est cela qui est en train de changer.
Renaud Beauchard:
Eh bien, je pense que nous arrivons, malheureusement, à la fin de cette conversation. J’aurais aimé pouvoir passer plus de temps avec vous, notamment pour aborder davantage l’aspect spirituel de la médication de la normalité, j’avais même déjà un texte de Simone Weil sur le malheur, mais bon, gardons cela pour une autre fois, car je sais que vous devez partir.
Laura Delano:
Nous ferons une partie 2 !
Renaud Beauchard:
Merveilleux. Je souhaite vous remercier, Laura. Ce livre est un petit bijou, et j’espère vraiment qu’il y a un éditeur qui écoute cette interview en France et qui accepterait de traduire ce livre, qui est un travail de salut public, c’est l’intérêt de ce livre, il est particulièrement important. Je tenais donc à vous remercier pour votre temps, et à vous souhaiter tout le meilleur pour vos projets futurs et votre nouvelle vie de collaboration avec le gouvernement. Merci beaucoup.
Laura Delano:
C’est un véritable honneur d’être ici, oui, nous devons absolument poursuivre cette conversation.
Renaud Beauchard:
Merveilleux, merci beaucoup Laura.
Laura Delano:
Merci.






